CHANT TROISIEME

Non loin des prés fleuris, où lIsis dans son cours
Contemple avec orgueil ces magnifiques tours,
Une masse importante attirant notrre vue,
Est voisne d'Hampton, et de ce nom connue.
C'est là que soutenant trois sceptres à la fois,
ANNE, tu prens ton thé...puis conseil quelquefois.
Là, plus d'un Buckingham dresse un plan de campagne,
Contre Rois êtrangers...et Nymphs de Bretagne.

De Belles, de Héros, s'y porte le concours,
Pour goûter un moment les délices des Cours.
En savans entretiens le temps passe trop vîte;
Qui donna bal, ou fit la dernière visite.
L'un parle de la Reine et de ses grands exploits,
L'autre avec feu décrit un bel écran Chinois.
Geste, oeillade, maintien, exercent la satire,
Et l'Honneur d'une Femme à chaque mot expire.
Rire, chant, éventail, lorgnette, complimens,
Et tabac, du silence occupent les momens.

Cependant le Soleil poursuivant sa carrière,
Glisse vers l'Horison une oblique lumière.
Pour hâter leur diner précipitant l'arrêt,
Les Juges, le Juré condamnent au gibet.
Le Marchand, de la Bourse, en paix faisant retraite,
Finit ses longs travaux; les Femmes leur toilette.

BELINDE alors cédant à la soif des Héros,
Contre deux Paladins brûle d'être en champ-clos;
Au jeu d'Hombre contre eux aspire à la victoire,
Et s'enivre déjà de sa future gloire.
Bientôt le triple camp au combat préparé,
Marche, de trois fois trois sous le nombre sacré.
Dès qu'elle ouvre son jeu, son escorte attentive
Sur la carte marquante en tourbillon arrive.
ARIEL le premier domine un Matador;
Puis, chacun prend le rang que lui fixa le sort:
Car tout Sylphe, croyant encor porter Cornette,
Met autant qu'autrefois de prix à l'Etiquette.

Voyez ces quatre Rois; quel vénérable aspect!
Leurs cheveux déjà blancs commandent le respect.
Chaque Reine à la main tient un présent de Flore,
Et réclame à l'Empire un droit plus doux encore.
Braves, mais peu vêtus, voyez quatre Valets,
Portant en main la pique, en tête des bonnets,
Et leurs soldats couverts de leurs Cottes-de-maille:
Un tapis de velours est leur champ de bataille.

De ses cartes BELINDE observe la valeur,
Puis dit, Pique est A-tout; et Pique est la Couleur.
Ses sombres Matadors alors couvrent la plaine;
Chacun de Sarrasins parait un Capitaine.
Héros toufours vainqueur, Spadille le premier
Deux fois triomphe, et fait double A-tout prisonnier.
Deux autre de Manille ont relevé la gloire;
Il part; tour retentit du cri de sa victoire.
Baste suit; mais d'un bras moins heureux que le sien,
A l'A-tout abattu ne joint qu'un Plébéien.
Déjà blanchi par l'âge, armé d'un cimeterre,
Enfin le Roi de Pique entre dans la carrière.
Pour combattre, il avance un jarret vigoureux;
Son manteau chamarré dérobe l'autre aux yeux.
L'audacieux valet, dont l'orgueil le défie,
Succombe sous le poids de sa noble furie.
Pamphile, aux champs du Loo des trônes la terreur,
Fauchant des rangs entiers de son bras destructeur,
Lui-même, affreux revers! dénué d'assistance,
Sous le Pique vainqueur tombe sans résistance.
Jusques là des deux Camps le courage était vain;
Mais le LORD à BELINDE oppose son destin.
Il fait tourner son camp, dans une marche oblique,
Par sa brave Amazône, Autocrate de Pique.
Malgré son air hautain, sa fierté, son courroux,
Le noir Tyran de Trèfle expire sous ses coups.
De quoi lui sert alors ce brillant Diadême,
D'un corps démesuré la pesanteur extrême,
Ce manteau fastueux balayant le terrein,
Et l'honneur d'avoir seul un Globe dans sa main?

Des Carreaux le BARON verse alors les Phalanges:
Se montrant de profil, leur Roi chargé de franges,
Et sa Reine éclatante, unissant leur fureur,
Dans les rangs enfoncés répandent la terreur.
Trèfles, Coeurs, et Carreaux, que le désordre entraîne,
Pêle-mêle courant couvrent la verte plaine.
Ainsi quand dispersés, des Fuyards éperdus,
Et les noirs Africains et les fils de l'Indus,
Différant tous d'habit, de teinte, et de contrée,
Se mêlent en tous sens dans leur course effarée,
Leurs bataillons rompus subissent même sort;
Ils tombent, tas sur tas, moissonnés par la Mort.

Du Valet des Carreaux l'adresse séductrice
(O honte!) enlève aux Coeurs leur fière Impératrice.
A ce coup, de BELINDE on vit le front pâlir,
Tout son teint se plomber, ses roses se flétrir.
Elle tremble à l'aspect de l'horrible tempête,
De Codille et la mort qui planent sur sa tête,
Alors,(dans toute crise ébranlant un Etat,
Le sort de tous dépend d'un seul pas délicat;)
Un As parait: pleurant son épouse captive,
Le Roi caché lui lance une oeillade furtive;
Il l'observe, le suit, et, dans la même instant,
Aussi prompt que l'éclair, à ses pieds il l'étend.
La Nymphe en son transport pousse des cris de joye,
Que chaque mur, ou bois, ou long canal renvoye.

Mortels sourds aux Destins! toujours irréfléchis!
Pour un rien consternés, d'un rien enorgueillis!
Ah! ce frivole honneur va s'éclipser trop vîte,
Et la victoire même être à jamais maudite.

Mais je vois le Buffet sous les vases pliant:
A la dent du moulin le grain cède en criant;
La Laque le plus pur d'un autel est la base:
Sur un réchaud doré l'esprit de vin s'embrase;
Du robinet s'échappe une douce liqueur,
Et la Japon reçoit son parfum enchanteur.
Pour le goût, l'odorat, tout devient jouïssance;
Le Nectar onctueux circule en abondance.
De Sylphes vers BELINDE un groupe est réuni;
Son breuvage par l'un de l'aîle est refroidi;
Et l'autre, frémissant pour l'étoffe brillante,
Etend sur ses genoux une aîle prévoyante.

Toi, dont le Politique adore les affets,
Par qui son oeil rêveur voit à-fond les objets,
Au cerveau de BARON, Caffé! ton suc envoye
Le moyen de saisir son éclatante proye.
Jeune Imprudent, arrête! il en est temps encor;
Crains le courroux des Dieux: de Scylla crains le sort.
Elle erre dans les airs en faible oiseau changée;
Nisus! ta cheveleure est-elle assez vengée?

Mais, Hélas! quand son coeur suit un penchant fatal,
Tout dans les mains de l'Homme est l'instrument du Mal!
D'un étui brillant d'or, au même instant, Clarisse
Tire un double tranchant, d'une main tentatrice.
Ainsi portant la lance, et nouveaux Ecuyers,
Les Dames aux Tournois armaient leurs Chevaliers.
Il prend l'arme, salue, et sa main assassine
Glesse au bout de ses doigts la perfide machine.
BELINDE s'inclinait sur le Nectar fumant;
Sur son cou, le Perfide entrouvre l'instrument.
Des Sylphes vers la boucle accourt la troupe entière;
Mille aîles tour-à-tour la poussent en arrière;
Trois fois, près de l'oreille, elle a senti ses doigts;
Trois fois elle se tourne: il s'écarte trois fois.

ARIEL alors même, observant cette Belle,
Sonde dans ses replis ce que son coeur recèle.
Car assis sur les fleurs dont son sein est paré,
Nul sentiment, nul voeu de lui n'est ignoré.
De ce poste il découvre, (et malgré son adresse,)
Qu'un Amant, un Mortel, a déjà sa tendresse.
Etonné, confondu, son pouvoir expirant.
Il se soumet au sort, et suit en soupirant.

Aussitôt le BARON ouvre l'arme traîtresse;
Il enferme la boucle, et du ciseau la presse.   The Rape...(Beardsley)
Mais avant que du fer le fil fût ajusté,
Un Sylphe trop fidelle entre-deux s'est jeté.    The Rape...(Du Guernier)
Ministre du Destin le ciseau le partage;
(Mais bientôt se rejoint aérien corsage:)
Le double acier se ferme, et les cheveux sacrés
Sont de la Nymphe, Hélas! à jamais séparés!

De ses yeux part alors la foudre étincelante,
Et de ses cris d'horreur l'Olympe s'épouvante.
Non, non: quand des Epoux, des Doguins sont mourans,
Le Ciel n'entend jamais de cris plus déchirans;
Ou quand, tombant de haut, la riche porcelaine
De ses brillants débris au loin couvre l'arène!

"Couronnez de lauriers mon front victorieux,
(Dit le LORD;) dans mes mains est le prix glorieux!
Tant qu'un char magnifique aux Belles d'Angleterre,
L'air aux oiseaux, et l'onde aux poissons pourra plaire;
Tant que du Connaisseur Atlantis se lira;
Qu'on verra nos Boudoirs se parer d'un Sopha;
Qu'on se rendra visite aux fêtes solemnelles,
Où l'éclat des flambeaux cède à celui des Belles;
Que nos cadeaux reçus se payeront en plaisir,
La gloire de mon nom vivra dans l'avenir.
Ce qu'épargne le Temps cède au Fer qui l'opprime;
L'Homme, les Monuments, tout devient sa victime!
Le Fer a renversé les travaux d'Apollon,
Et la sange a couvert les Pompes d'Ilion;
Des superbes Humains le Fer abbat l'ouvrage,
Et leurs Arcs-triomphals s'écroulent sous sa rage.
Pourquoi donc t'étonner si ta boucle périt
Sous ce fer conquérant, par qui Tout est détruit?"




Chant quatrieme
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